
Cette pièce a été écrite, à la manière de… Grisélidis Réal, travailleuse du sexe, prostituée et — un peu — ethnologue qui, dans ses Carnets de bal, publiés pour la première fois en 1979, dessine à gros traits, en quelques lignes, les clients des sexualités récréatives tarifées qu’elle recevait.
Des carnets que j’ai réactualisés en intégrant les différents moyens, les dispositifs, qui permettent aujourd’hui en 2008 aux hommes, aux clients, mais aussi aux femmes clientes de « baiser », ou de se faire baiser….
Des carnets témoins de l’époque post-moderne, individualiste, qui est la nôtre…
Des carnets écrits par un sociologue, professionnel du sexe, moi-même… à la manière de… Grisel..
En hommage à Grisélidis Réal, écrivaine, conférencière, documentaliste de la prostitution (fondatrice du centre international de documentation sur la prostitution, co-créatrice de Aspasie, association de défense des prostituté-e-s à Genève), infatigable défenseure des Droits Humains.
Celle par qui, souvent, le scandale est arrivé…
On a souvent voulu réduire Grisel à une pute. Comme si une pute est, et restera à jamais, celle capable de satisfaire les clients, de les sucer, les baiser, leur mettre un doigt dans l’anus (ou plus) mais rien d’autre. De commémoration en commémoration (auxquelles je n’ai jamais assisté, je n’aime pas les civilités), de mise en scène en mise en onde, c’est Grisel la pute, Grisel la courtisane, qui est donnée à voir, à entendre. On a plus qu’oublié que comme toute personne prostituée, elle ne pouvait être réduite à son métier. Grisel a été, Grisel est, une infatigable observatrice des mœurs sexuelles de son époque, vue d’une lunette particulière, celle d’une passe ; lunette à laquelle les femmes n’ont pas — en tout cas n’avaient pas — accès, sinon comme actrice professionnelle. Bref, comme pute !
On peut lire, il faut lire, les Carnets de bal de Grisel autrement. Comme les traces ethnographiques d’une époque particulière, celle où les hommes ont utilisé massivement les prostitué-e-s de rue pour satisfaire leurs besoins de sexe, de contacts sexualo-affectifs aussi. Car, bien sûr, il y a beaucoup d’affects qui circulent entre les prostitué-e-s et leurs clients. Les putes sont les seules petites commerçantes à qui, par moralisme aigu, on refuse le droit à l’humanité du service vendu. Osez aller dire à ma boulangère que son travail se réduit à la vente du pain. Qu’elle ne saurait, ou ne pourrait, rien faire d’autre.. Je ne suis pas sûr qu’elle vous serve du pain longtemps. Allez dire à ma dentiste que c’est juste une technicienne de la bouche. Qu’elle ne pense pas, qu’elle ne ressent rien. Que l’empathie n’est pas aussi inscrite au cœur de sa thérapeutique. J’en connais qui refuseront de vous soigner… Les putes, qu’elles se nomment Claire Carthenet, Maîtresse Nickita, Thierry Shaffauser ou Grisélidis Réal… ont permis que se lève le voile qui entoure ce métier.
J’ai rencontré Grisel en 1992. Elle fit sa première conférence universitaire à mon invitation en 1993 à l’Université Lumière Lyon 2 dans le cadre de l’éphémère Diplôme Universitaire d’Anthropologie des Sexes et d’Intervention Sociale que j’avais mis en place, soutenu financièrement et politiquement par l’Agence Française de Lutte contre le Sida. Cette conférence, faite par une pute qui assumait ses choix, son travail, qui donnait à entendre une étonnante réflexivité critique sur son métier, les savoir-faire de la rue, mais aussi sur la tonalité judéo-chrétienne des ligues morales qui se prétendent aide aux putes, fit scandale à l’Evêché. On m’a même dit que mon éviction de Lyon était aussi liée à cette conférence.
« Si ces femmes apprenaient à sucer leur mari, on aurait beaucoup moins de clients » aimait-elle à dire, à provoquer… Grisel savait manier l’art de la provocation, de la performance …
Par la suite, j’ai longuement discuté avec elle de ma proposition de créer à l’Université Toulouse Le-Mirail un Diplôme Universitaire d’Intervention Sociale pour permettre aux personnes prostituées qui animaient les projets socio-communautaires de prévention du sida d’acquérir une qualification leur permettant, aussi, de travailler ailleurs qu’avec les tapins. Ce diplôme n’a jamais vu le jour. Non par le refus de l’Université dont le service de formation continue a de suite accueilli chaleureusement ce projet, mais par le refus de la Division Sida de subventionner ce diplôme. L’époque avait déjà changé. Le temps où il fallait créer des liens avec des univers inconnus (du moins officiellement) par le Pouvoir pour mettre en place la prévention du VIH était déjà en passe d’être révolu. Les putes avaient servi, montraient de réelles qualités d’animatrices et d’animateurs de prévention, mais leur offrir une équité professionnelle pour la reconversion était qualifié d’inutile.
Une pute est une pute et restera à jamais une pute. Y compris, et peut-être surtout, pour les clients, leurs épouses et ceux, celles qui profitent d’une manière ou d’une autre de l’argent des passes. Travailleuses sociales et responsables de politiques publiques comprises.
Cela aussi appartient à l’histoire moderne de la prostitution que Grisel a contribué à écrire.
Ce texte est né d’une rencontre de bar. Pas n’importe quel bar, bien sûr. Et pas n’importe quelle rencontre. Le bar de Roland. Comprenne qui pourra. J’ai rencontré une comédienne (au regard étincelant) qui venait d’assister à une représentation d’un spectacle dédié à Griselidis Réal et qui partageait avec moi, un ras-le-bol des discours tristes et victimologiques.
Le reste est venu tout seul…
Avis aux linguistes étriqué-e-s, et plus globalement à ceux, celles, qui rêvent d’une langue dite française figée, inerte et ossifiée dans les universités. Comme souvent dans mes écrits, et ici en conformité avec ceux de Grisel, j’ai préféré utiliser le langage vernaculaire, celui utilisé par la grande majorité des clients. Un cul sera donc dénommé « cul » et non anus, postérieur, croupe, popotin. Ni même, fesse, fion et autre oignon ou Saint-Luc. De même, et pour les mêmes raisons, j’utilise les termes baise et baiser. Remarquons d’ailleurs au passage comment ce vocabulaire, usuel pour les clients et les professionnel-le-s du sexe, a en lui-même une charge érotique.
Il aurait été dommage de vous en priver.
Notons quand même que les abréviations, les raccourcis, peuvent poser d’autres problèmes que ne peut pas documenter ce texte qui est, et reste, une vulgarisation de texte scientifique. Ainsi quand il est dit qu’un homme « a joui ». Est-ce forcément qu’il a éjaculé ? Et toute éjaculation est-elle vraiment, chaque fois, une jouissance ? Sciences sociales et Théatre sont deux entités cousines, mais différentes. Mais c’est un autre débat.